Rencontre du 3e type entre science-fiction et science politique

Des chercheurs du 3IT scrutent les romans d'anticipation pour mesurer les enjeux éthiques et politiques liés au développement de la robotique

Jean-Pierre Béland et Jonathan Genest

Jean-Pierre Béland et Jonathan Genest


Photo : Michel Caron

La science-fiction est un objet d’étude peu fréquent dans le milieu universitaire francophone. Pourtant, les œuvres d’anticipation se sont trouvées au cœur d’un atelier lors du colloque annuel de la Société québécoise de science politique, tenu à l’UdeS, le 22 mai. Le lien peut paraître tiré par les cheveux? Pourtant, en 2007, le ministère sud-coréen du Commerce, de l'Énergie et de l'Industrie travaillait à la rédaction d'une déclaration universelle du droit des robots où il s'agissait d'éviter que les robots soient maltraités ou qu'ils fassent du tort à l'humain. Or, ce principe s'inspire grandement des «trois lois» régissant la programmation des robots dans les romans d’anticipation d'Isaac Asimov, publiés à partir des années 1950. Cet élément est ressorti d’une présentation faite par Jean-Pierre Béland et Jonathan Genest, deux chercheurs rattachés à l’Institut interdisciplinaire d’innovation technologique (3IT) de l’UdeS, qui participaient à l’atelier réunissant des chercheurs français et québécois. «On trouve plusieurs ouvrages actuels où des auteurs évoquent la morale et l’éthique des robots. Au 3IT, des gens de sciences humaines et de génie travaillent de manière interdisciplinaire au développement responsable de la robotique et de la technologie», dit Jean-Pierre Béland.

Le miroir de nos grandes craintes

Les participants ont discuté de ce que révèle la science-fiction quant à la compréhension du fonctionnement de nos sociétés. «On ne parle pas nécessairement de chefs-d’œuvre, mais ces œuvres sont le miroir de nos plus grandes craintes, a évoqué Karine Prémont, professeure à l’École de politique appliquée. Ces œuvres abordent des problèmes politiques de notre époque, qui contribuent à mesurer et à étudier les rapports de force qui existent dans notre société.»

Lors de l’atelier, les chercheurs français Sidney Floss (Rennes) et Thierry Dominici (Bordeaux) ont montré des liens entre le contenu d’œuvres de fiction et la théorie politique. Un étudiant à la maîtrise de l’UdeS, Mathieu Cloutier, a montré que le jeu vidéo Alpha Centauri mettait en scène tout un éventail de mécanismes de lutte politique.

Pour plusieurs intervenants, la science-fiction constitue un terreau fertile d’analyse pour alimenter la réflexion. «Contrairement au genre fantastique, la science-fiction repose sur une réalité technique et sociale qui est plausible. Certaines œuvres placent les acteurs dans une relation caricaturale, ce qui permet d’aborder des enjeux sociaux sous des angles différents et parfois inédits», a analysé Jonathan Genest, lors des échanges.

Asimov dans la mire des chercheurs du 3IT

Professeurs d’éthique et membres du 3IT, Georges-A. Legault et Jean-Pierre Béland (rattaché à l’UQAC) ont publié l’ouvrage Asimov et l'acceptabilité des robots, en 2012. Le professeur de génie et vice-recteur à la recherche Jacques Beauvais et le professionnel de recherche Jonathan Genest ont également contribué à cet ouvrage qui décortique les œuvres d’anticipation d’Isaac Asimov et les échos qu’ils trouvent dans les enjeux sociaux et technologiques actuels. Ils s’intéressent à l’acceptabilité des robots et des nouvelles technologies. Voir la vidéo proposée par l'éditeur de l'ouvrage, en fin de texte

Après la seconde Grande Guerre, Isaac Asimov écrit une série de nouvelles de science-fiction qui mettent en scène des robots, lesquels cohabitent et interagissent avec les humains. L’auteur – un scientifique de haut rang – exprime au passage sa vision du monde. «Asimov était préoccupé par des problèmes comme la surpopulation et le manque de ressources, et aussi par les problèmes économiques. En bon marxiste, il considérait que les robots allaient solutionner les guerres économiques, a illustré Jean-Pierre Béland, chercheur au 3IT. Son œuvre est parsemée de paraboles qui proposent des enseignements sur le développement des robots et de la société. Plus spécifiquement, il illustre des rapports de force dans l’interaction humain-robot, puis plus tard, dans les rapports de force interplanétaires.»

Le romancier évoque la création de robots «humanoïdes capables d'apprentissage, d’autonomie et de créativité. On essaie aussi de donner un sens moral au robot. Ce faisant, la frontière entre l’identité humaine et celle du robot tend à s’estomper», dit Jean-Pierre Béland. Soucieux de garder la mainmise des robots, les industriels imaginés par Asimov cherchent à programmer les robots pour éviter qu’ils ne supplantent les humains.

Les «bons complexes du robot»

- Première loi : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.

- Deuxième loi : Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la première loi.

- Troisième loi : Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

Isaac Asimov, «Cercle vicieux», Le cycle des robots 1, Les robots, Paris, éditions J'ai lu, 1967.

Par ces contraintes, le robot se trouve confiné à un rôle d’esclave et une révolte s’ensuit. «Dans certains ouvrages, on verra même des robots user de stratégies politiques pour mieux se faire accepter des humains, dit Jean-Pierre Béland. Asimov met donc en scène la crainte de l’humain d’être dépassé par le robot.» Bien que techniquement, les robots humanoïdes ne soient pas encore à ce point développés, certaines de ces questions interpellent déjà les chercheurs quant à l’éthique et à l’acceptabilité des robots, dit Jean-Pierre Béland.

Expansion interstellaire

Plus tard dans son œuvre, Asimov imagine une société qui exploite le potentiel des robots afin de coloniser 50 nouvelles planètes. La cohabitation entre «Spaciens» et Terriens suppose de nouveaux rapports de force qui conduisent à une révolte des Spaciens, qui se libèrent de l’impérialisme des Terriens. «Cela crée un univers de méfiance où deux types de sociétés vont évoluer différemment», décrit Jonathan Genest.

Les enjeux politiques se dessinent : les mondes spaciens comptent de petites populations, qui contrôlent des ressources abondantes. Grâce aux robots, les soins de santé sont très développés et les individus peuvent vivre quelques centaines d’années. En revanche, sur terre, on résiste à l’usage des robots. La population très nombreuse et en croissance manque de ressources, mais la vie en société est très bien structurée. «On pourrait croire que les Spaciens sont plus développés technologiquement, mais pour Asimov, la réalité est beaucoup plus nuancée. Chaque monde a développé des spécialités propres. Sur Terre, on cherche l’efficacité, alors que dans les mondes spaciens, on privilégie le confort. Il y a des convictions idéologiques qui font que chaque société est persuadée de sa supériorité», a résumé Jonathan Genest.

Selon lui, ces œuvres mettent en scène des rapports de force entre deux groupes opposés, qui pour Asimov, sont à la base du potentiel créatif des humains. Une idée de plus pour nourrir les réflexions des politologues!