La prière au conseil municipal

Séparer plus que soumettre

Le professeur Pierre Noël interprète la prière au conseil municipal comme un marqueur de séparation entre l'Église et l'État.
Le professeur Pierre Noël interprète la prière au conseil municipal comme un marqueur de séparation entre l'Église et l'État.
Photo : Michel Caron

«Seigneur, nous te louons et nous te remercions pour toutes les grâces reçues. Envoie ton esprit de lumière sur nos délibérations.» Devrait-on interpréter ce type de prière prononcé par certains élus du Québec comme une déclaration d’indépendance envers la religion?

Si ses détracteurs y voient surtout une forme de soumission à l’Église, l’histoire fait ressortir une tout autre fonction à la prière des représentants de l’État, selon Pierre Noël, professeur à la Faculté de théologie et d’études religieuses. Il défend l’hypothèse – qu’il considère lui-même comme surprenante – que la prière exécutée par les officiers du pouvoir civil est un marqueur de séparation du pouvoir religieux, et non le contraire.

Pour les défenseurs de la prière au conseil municipal, dont le maire de Saguenay Jean Tremblay incarne la principale figure, elle s’enracine dans l’histoire catholique du Québec. «Comme les paroisses ont joué un rôle central dans la fondation des villages, on pourrait s’imaginer que certaines pratiques sont passées dans les municipalités, mais je pense que l’histoire ne supporte pas l’idée que la prière à l’hôtel de ville découle de cette proximité», indique Pierre Noël.

En effet, d’après ses recherches historiques, une distinction très claire entre la paroisse religieuse et la paroisse civile (nom autrefois utilisé pour désigner la municipalité) a toujours existé. «Le législateur québécois, depuis au moins le premier quart du 19e siècle, a eu une volonté ferme de distinguer les représentants et les champs de compétence de ces deux pouvoirs et de garantir la primauté du législateur provincial», dit-il. Il est donc improbable que la prière représente une confusion entre les paroisses religieuse et civile. En outre, la prière n’est requise par aucune loi ni au conseil municipal ni lors des assemblées de fabrique, fait remarquer le professeur Noël.

D’autant plus, l’argument d’un héritage culturel québécois invoqué par le maire Tremblay ne tient pas la route pour Pierre Noël puisque la prière des représentants de l’État est une pratique répandue dans l’ensemble de la chrétienté. Par exemple, les présidents américains – comme le faisaient les monarques des siècles précédents – invoquent toujours l’aide de Dieu au moment de prêter serment.

Une constante historique

D’un point de vue historique, la pratique de la prière par des autorités civiles est une constante plutôt qu’une exception. Pour comprendre pourquoi les élus prient encore aujourd’hui, il faut remonter à la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir civil au 11e siècle.

«La prière est devenue un marqueur de séparation par lequel un pouvoir politique affirme son indépendance. En quelque sorte, par la prière, le prince rendait désormais ses comptes directement à Dieu. Il s’en remettait à un ordre supérieur parce qu’il considérait son autorité comme légitime. Cela lui garantissait l’exclusion du pouvoir spirituel de son domaine», explique le professeur Noël.

Dans cette perspective, Thomas d’Aquin se demandait déjà au Moyen-Âge si la papauté aurait pu invalider un gouvernement qui serait infidèle. «Il est très clair sur le fait que l’Église n’est pas autorisée à délégitimer un gouvernement sur la seule base qu’il est infidèle, dit le chercheur. Sauf si ce pouvoir force les citoyens à changer de foi. Pour lui, le droit divin ne contredit pas le droit des peuples, c’est-à-dire l’autonomie dont jouissait le pouvoir civil.»

Au-delà d’une idée de soumission ou de séparation, une grande interrogation demeure : la prière au conseil municipal est-elle encore pertinente au Québec? La Cour suprême tranchera sur la question au mois d’octobre. «Dans les sociétés comme la nôtre, où la séparation des pouvoirs est acquise, sa pratique serait vraisemblablement rendue inutile, croit pour sa part Pierre Noël. Si elle persiste, c’est peut-être en raison d’un certain déficit symbolique : nos rituels civiques peinent à reproduire cette subordination à un ordre supérieur, incarnée aujourd’hui par les droits fondamentaux.»