Il n’y a pas d’âge pour la philosophie

La Faculté d’éducation offre un nouveau microprogramme de 2e cycle en enseignement par la philosophie pour enfants

Des enfants ont une discussion animée sur le thème de la gêne.

Des enfants ont une discussion animée sur le thème de la gêne.


Photo : Michel Caron

Dans une classe de 4e année, on a fait la lecture d’une histoire. Une petite fille doit fêter son anniversaire avec quelques amis. Une copine découvre qu’elle n’a pas été invitée et elle est très en colère. Elle ne comprend pas pourquoi elle est exclue, alors qu’un vague cousin et une petite fille à la peau noire seront de la fête. Une fois le mot «fin» prononcé, une riche discussion démarre : qu’est-ce que l’amitié, l’exclusion, le racisme? Rapidement, les élèves sont volubiles. De fil en aiguille, ils apprennent à développer leur pensée sur des enjeux pour lesquels personne ne peut prétendre avoir de réponse absolue. Telle est l’approche de la «philosophie pour enfants», qui suscite un réel engouement depuis quelques années et dont les bienfaits ont été observés dans plusieurs recherches scientifiques. Cet automne, le Département d’enseignement au préscolaire et au primaire de la Faculté d’éducation offre un nouveau microprogramme de 2e cycle en enseignement par la philosophie pour enfants.

Une nouvelle posture enseignante

La «philosophie pour enfants» ou «dialogue philosophique» est née au tournant des années 1970, explique le professeur Mathieu Gagnon, responsable des activités pédagogiques du microprogramme à la Faculté d’éducation. Au départ, il s’agissait d’une véritable révolution dans nos rapports tant aux enfants qu’à l’enseignement et à la philosophie, explique-t-il. «Il ne s’agit pas ici d’enseigner l’histoire des idées et des grands penseurs aux enfants, mais plutôt de s’appuyer sur les questions philosophiques qu’ont les jeunes pour les inviter, par la pratique du dialogue, à philosopher.» Il s’agit d’un renversement de la posture enseignante, où plus généralement, c’est l’enseignant qui présente la matière et pose des questions pour lesquelles les réponses sont déterminées.

«Le dialogue philosophique amène les enfants à prendre la parole, à interagir et à se questionner. Quatre-vingt-dix pour cent du temps, ce sont les enfants qui parlent, alors que dix pour cent du temps, c’est l’enseignant qui pose des questions pour les amener à parler puis à construire leurs idées à partir de celles des autres», explique-t-il. Seuls un thème de départ et quelques questions sont proposés. La discussion évolue en fonction des intérêts des enfants.

Des dizaines d’habiletés de penser

Mathieu Gagnon, professeur au Département d'enseignement au préscolaire et au primaire
Mathieu Gagnon, professeur au Département d'enseignement au préscolaire et au primaire

Photo : Michel Caron

«Face à notre ignorance infinie, nous sommes tous égaux, disait Karl Popper. C’est un peu ce qui anime le dialogue philosophique», poursuit le professeur Gagnon. «Avec les élèves, l’enseignant lui aussi va changer d’idée, proposer des hypothèses mais pas des vérités. Bref, il devient un cochercheur avec les enfants. Il travaille sur le processus de construction de sens, et non pas sur une dynamique de "bonnes réponses".»

Et ce processus pour «construire du sens» s’opère par le biais d’une soixantaine d’habiletés de penser, parmi lesquelles on relève des différences, on fournit des exemples et des contre-exemples, on émet des hypothèses, on fait des analogies, on propose des comparaisons ou des métaphores. On peut aussi établir des relations causales, travailler sur les moyens et les fins, comparer la partie et le tout… Ainsi, chacun peut s’exprimer sur un sujet, de manière ouverte. Un processus d’autocorrection s’opère et il est tout à fait acceptable de changer d’idée, si bien entendu ce changement s’appuie sur de bonnes raisons!

«Dans les milieux où l’on pratique le dialogue philosophique, on constate que les élèves participent grandement aux discussions, incluant ceux qui étaient habituellement effacés dans le groupe. Souvent, les discussions se poursuivent après la classe», ajoute le professeur Gagnon, qui continue de pratiquer la philosophie avec des enfants, en marge de ses activités universitaires. D’ailleurs, plusieurs études ont démontré les effets positifs de la pratique du dialogue philosophique sur la prévention de la violence, le développement de la pensée critique et du raisonnement moral, ainsi que sur le rehaussement de l’estime de soi chez les élèves. L’UNESCO appuie d’ailleurs l’institutionnalisation du dialogue philosophique à l’école et considère la pensée critique comme une compétence fondamentale à développer chez les élèves.

Un programme unique pour les enseignants

Le nouveau microprogramme de 2e cycle en enseignement par la philosophie pour enfants sera offert à Longueuil, à Sherbrooke et dans toute région où le nombre d’inscriptions le justifie. Il se compose de trois activités pédagogiques de quatre crédits, dont chacune comprend un volet «pratique supervisée» en classe. «La Faculté d’éducation est la seule au Québec à appuyer aussi explicitement l’approche de philosophie pour enfants dans la formation des enseignantes et des enseignants», souligne Mathieu Gagnon.

Les activités proposées dans le cadre de ce microprogramme permettront aux enseignants de développer leurs compétences à animer des dialogues dans lesquels les élèves seront appelés à mobiliser une pensée qui soit à la fois réflexive, critique, créatrice et attentive. Selon Mathieu Gagnon, dans le contexte québécois, cette approche représente un levier extraordinaire pour atteindre les finalités poursuivies par le programme d’éthique et culture religieuse, sans compter que les habiletés d’animation qui y sont développées peuvent aisément être réinvesties dans les autres domaines d’apprentissage. Le dialogue philosophique offre aussi un espace privilégié pour le développement des compétences dites transversales.