Le sport : un lieu d’expériences spirituelles

Vice-doyen de la Faculté de théologie et d’études religieuses, Louis Vaillancourt participe à plusieurs triathlons chaque année. Il s’intéresse au sport en tant qu’expérience spirituelle.
Vice-doyen de la Faculté de théologie et d’études religieuses, Louis Vaillancourt participe à plusieurs triathlons chaque année. Il s’intéresse au sport en tant qu’expérience spirituelle.
Photo : Michel Caron

Si certaines personnes se convertissent à une nouvelle religion, d’autres vivent une expérience spirituelle – parfois une théophanie – à travers la pratique d’un sport. Pour plusieurs sportifs, cette expérience n’est pas identifiée à une religion existante. Pourtant, observe le théologien Louis Vaillancourt, «certains sportifs vivent des expériences qu’ils n’oublieront jamais et qu’ils voudront reproduire. Ce phénomène a beaucoup en commun avec l’expérience classique de la rencontre avec Dieu que d’autres ont vécue dans les religions traditionnelles et qui sera pour eux une référence pour le reste de leur vie. Le sport peut conduire à quelque chose de grand et d’intense». Vous n’êtes pas convaincu? Le professeur Vaillancourt ne manque pourtant pas d’exemples pour montrer comment le sport est un puissant moteur qui peut conduire à des expériences de nature 
«spirituelle».

Le sport pour recentrer sa vie

«À travers le sport, beaucoup de personnes vont expérimenter une espèce de reconnexion avec elles-mêmes», dit Louis Vaillancourt.
«À travers le sport, beaucoup de personnes vont expérimenter une espèce de reconnexion avec elles-mêmes», dit Louis Vaillancourt.

Photo : Michel Caron

Vice-doyen de la Faculté de théologie et d’études religieuses, le professeur Vaillancourt est un sportif accompli qui participe à plusieurs triathlons chaque année. C’est donc naturellement qu’il en est venu à s’intéresser au sport en tant qu’expérience spirituelle.

«Souvent, la pratique d’un sport individuel comporte un aspect intérieur. Le point de départ peut être un changement radical d’habitudes de vie, en introduisant une activité sportive régulière, généralement pour favoriser une meilleure santé. Mais on observe souvent que les gens vont adopter une forme de réalignement de toute leur vie autour d’une activité sportive.»

Certes, le sport devient l’occasion de mieux manger, de prendre soin de son sommeil ou de combattre le stress. Mais une motivation liée à la quête de sens peut aussi être sous-jacente. «À travers le sport, beaucoup de personnes vont expérimenter une espèce de reconnexion avec elles-mêmes. Elles vont vivre une sensation d’appartenir à quelque chose de plus grand qu’elles et trouver une sensation d’unité de leur être avec la vie. On voit donc apparaître une spiritualité séculière, une forme d’ouverture à la transcendance.»

D’abord individuelle, l’expérience vécue par certains sportifs peut  aussi avoir une dimension collective. Les manifestations sportives de masse gagnent en popularité et il n’est pas rare de voir des milliers de personnes s’inscrire à des marathons ou à des randonnées de vélo. Ces happenings sportifs ne sont pas nécessairement compétitifs.

«Même si leur sport n’exige pas d’être pratiqué en groupe, plusieurs personnes vont chercher ces rassemblements en vue d’éprouver des sensations qu’elles ne vivent pas quand elles sont seules, dit le professeur. Le fait de se retrouver associé à d’autres et de pouvoir constater qu’on n’est pas seul à vivre ce trip peut engendrer une forme de communion.» Même s’ils ne parlent pas aux autres coureurs, les participants à un marathon savent qu’ils partagent «quelque chose d’essentiel» avec leurs semblables.

Le corps réhabilité à travers la nature

Le professeur Vaillancourt s’est aussi intéressé à la popularité grandissante des loisirs de plein air, beaucoup de gens étant attirés par des activités comme la randonnée, le kayak, l’escalade ou la plongée. Il s’agit d’activités physiques moins encadrées mais où la présence de la nature est un facteur déterminant.

«Des études ont montré que les gens qui, par exemple, partent une semaine en canot sont susceptibles d’atteindre des états physiques de fatigue ou d’inconfort qui peuvent les prédisposer à entrer dans un état de conscience altéré. Il arrive que cet état débouche sur un sentiment de communion assez intense avec la nature, sur une expérience de transcendance qui transformera  toute leur vie.»

À travers ce lien entre l’activité physique et l’expérience spirituelle, Louis Vaillancourt observe également des transformations quant à notre rapport au corps. Pendant longtemps, la religion catholique a cherché à dissocier la conscience du corps de la spiritualité. Dans la quête spirituelle, le corps devait être mis de côté – voire écrasé – parce qu’il était associé à des plaisirs superficiels. Dans ce paradigme, l’activité physique n’apparaissait pas du tout comme un lieu d’expériences intérieures.

«Or, dans les dernières décennies, on assiste à une réappropriation de la dimension corporelle et on fait une grande place au corps dans l’expérience spirituelle. Cela découle probablement de l’influence des religions orientales qui considèrent qu’il ne faut pas se soustraire à la présence du corps, mais plutôt y trouver un moyen par lequel on peut accéder à la transcendance.»

La popularité croissante du yoga confirme ce renouveau, ajoute-t-il. «On redonne au corps sa place, sa valeur, et il devient partie prenante de l’expérience humaine totale, y compris spirituelle. On trouve beaucoup de gens pour qui la redécouverte de leur corps a été bénéfique», poursuit le professeur Vaillancourt.

La religion des sportifs de salon

Si tous ne sont pas appelés à vivre une rencontre divine à travers la pratique du sport, en revanche, des millions de personnes à travers le monde vivent le sport «par procuration» en suivant les exploits des équipes professionnelles. Le culte que l’on voue à certaines équipes tient lieu de religion. «Une lecture sociologique permet de faire beaucoup de liens entre le sport de masse et les modèles religieux traditionnels», dit le théologien.

Certaines théories postulent que l’effacement de la pratique religieuse en Amérique du Nord a permis une sorte de transfert, où les gens ont reporté sur le sport certains attributs de leur pratique religieuse. Ainsi, «les matchs de sport se déroulent dans des lieux physiques particuliers, dans un moment particulier, hors du temps, un peu comme le temps liturgique. Les parties offrent des moments d’intensité et renferment tout un rituel», dit le professeur. Ce n’est sans doute pas un hasard si toute l’imagerie associée aux grandes ligues de sport professionnel fait écho à l’univers symbolique qui rappelle la religion : «Sainte-Flanelle», «dieux du 
stade» et autres «temples de la renommée».

Mais on n’a rien inventé! «Dans la Grèce antique, les premiers jeux olympiques étaient avant tout une cérémonie religieuse. Les athlètes n’étaient pas là pour impressionner les spectateurs, ils voulaient impressionner leurs dieux», signale Louis Vaillancourt.

Il n’est peut-être pas si étonnant de voir qu’aujourd’hui, le sport occupe l’espace laissé vacant par la religion...