Les Québécois prêts à payer pour sauver les milieux humides

Jie He, professeure à la Faculté d’administration

Jie He, professeure à la Faculté d’administration


Photo : Michel Caron

L’importance de préserver les milieux humides fait généralement consensus, mais jusqu’à combien les Québécois sont-ils prêts à payer pour y parvenir? La réponse ne vient pas d’un chercheur en écologie mais d’une économiste : c’est annuellement environ 450 $ par ménage. C’est ce qu’a montré la professeure Jie He, de la Faculté d’administration de l’Université de Sherbrooke. Ces résultats sont présentés le 9 mai au Congrès de l’Acfas.

«Deux éléments sont à la base de cette étude, dit la professeure : mesurer la volonté à payer des populations – par une augmentation de leurs taxes – pour la restauration et la préservation des milieux humides et comprendre quels sont les critères environnementaux précis et les caractéristiques socioéconomiques qui motivent ces réponses.»

Au Québec, la moitié des milieux humides sont disparus au profit d’autres usages : «Par exemple, les lits de plusieurs rivières ont été modifiés pour suivre des parcours plus linéaires, dit la professeure. Cette création artificielle a eu de graves répercussions qui n’avaient pas été prévues, comme une augmentation des inondations.»

De tels sinistres ont d’importants impacts économiques, et, à l’inverse, la préservation des milieux humides amène des bénéfices.

Enjeux économiques

Dans le sud du Québec, le territoire compris entre le 50e parallèle et la frontière américaine représente environ 400 000 hectares de milieux humides. Pour doubler cette superficie, les résidents de ce territoire se disent prêts à payer entre 436 $ et 479 $ selon la méthode d’évaluation utilisée. Convertie ensuite en valeur par hectare, la volonté à payer totale de la population québécoise pour les milieux humides du Québec représenterait entre 2400 $ et 2600 $ par hectare.

«Le montant ne représente pas le montant que ça coûterait pour acheter un hectare de terres humides, précise la professeure He. C’est plutôt le reflet de ce que les gens seraient prêts à payer par hectare pour en arriver à améliorer la condition de terres humides au Québec. On peut aussi le voir à l’envers, comme une mesure en argent associée à une amélioration de satisfaction des Québécois avec une meilleure condition des milieux humides.»

Selon la professeure He, l’apport environnemental et économique des milieux humides et les bénéfices qui en découlent sont sous-évalués.

Conscience environnementale

Les personnes sondées nomment la qualité de l’eau puis la biodiversité comme facteurs qui influencent leur volonté à payer. «Comme la qualité de l’eau est une composante qui touche directement nos activités quotidiennes, ces résultats ne nous étonnent pas. Les valeurs sont cohérentes d’une méthode à l’autre, et elles sont comparables avec une étude menée au Manitoba en 2011 par Pattison et ses collègues», ajoute-t-elle.

Selon Jie He, une personne qui recycle et utilise souvent les transports en commun aura une volonté à payer plus grande, tout comme les répondants vivant avec de jeunes enfants. De plus, les personnes plus éduquées semblent se préoccuper davantage de la situation du changement climatique et de la perte de la biodiversité.

«Quelque 38 % des répondants sont au courant de la situation réelle de détérioration des milieux humides au Québec, mais en revanche, seulement 19 % des répondants croient que les milieux humides doivent être transformés pour permettre le développement économique», note la chercheuse. L’allégeance politique des répondants aurait aussi une influence sur leurs préoccupations environnementales.

En général, plus une population a de contacts avec les milieux humides, plus elle considère comme important de les protéger. Par exemple, les valeurs obtenues dans le secteur de Bécancour et de Yamaska – toutes supérieures aux valeurs pour le Québec – montrent que la population est plus sensibilisée à son environnement.

Un regard plus global

«Je continue à travailler sur cette analyse pour la rendre plus rigoureuse d’un point de vue méthodologique. Je souhaite voir plus en détail comment la volonté à payer d’une population change selon certaines caractéristiques géographiques et économiques de la région de résidence, telles que le secteur (rural ou urbain), le relief (accidenté ou plat), la richesse, la distance entre l’habitation et le milieu humide le plus proche», conclut Jie He.

Cette analyse économique de la professeure He fait partie d’un vaste projet dirigé par le professeur Richard Fournier, du Département de géomatique appliquée. Il permettrait aux organismes environnementaux à la tête de la gestion des bassins versants de mieux identifier les milieux fragiles. Il contribuerait également à intégrer de nouvelles données dans les lois et politiques touchant l’aménagement du territoire.

Méthode de sondage

Quelque 1398 répondants ont été sondés via Internet selon deux techniques d’évaluation. Essentiellement, la première consistait en un questionnaire simple abordant le sujet dans une perspective globale. La seconde reposait sur une présentation des différentes composantes du projet.

Pour évaluer l’état des milieux humides et présenter des scénarios d’évolution aux participants, quatre services écosystémiques (bénéfices que les humains retirent des écosystèmes sans avoir à agir pour les obtenir) ont été sélectionnés : support d’habitat pour la biodiversité, la régulation des crues, la qualité de l’eau et la régulation du climat.

L’objectif d’utiliser deux techniques était de vérifier s’il existe des différences dans les réponses selon qu’on fait face à une évaluation globale ou selon l’addition de différentes composantes.