Allocution de monsieur Bruno-Marie Béchard,
recteur de l'Université de Sherbrooke,
à l'occasion du congrès de l'Association internationale de pédagogie universitaire

27 mai 2003

Monsieur le Secrétaire général,
Distingués invitées et invités,
Chères et chers congressistes,

Je suis très heureux de vous accueillir à l'Université de Sherbrooke. Votre participation et votre provenance témoignent de l'intérêt croissant pour la pédagogie universitaire dans la Francophonie. Je me réjouis que le milieu universitaire reconnaisse de plus en plus sa responsabilité dans l'apprentissage et la nécessité de développer la recherche en pédagogie.

La leçon magistrale, le séminaire et le débat qui remontent à l'époque médiévale côtoient désormais de nouvelles méthodes d'apprentissage par problèmes, par projets, par stages et par compétences que nous avons beaucoup développées à l'Université de Sherbrooke et qui font notre renommée. Ainsi, l'université du XXIe siècle ne se contente pas de créer, de contrôler et de transmettre des connaissances, elle se préoccupe d'ajuster son enseignement à la mouvance d'une civilisation de plus en plus savante, à laquelle sa force de recherche et développement apporte une contribution de plus en plus appréciée.

Nous sommes appelés à former les générations montantes en anticipant les besoins et les attentes de la société du savoir, pas seulement pour l'avenir immédiat, mais pour les décennies à venir. Ce qui demeure fondamental dans l'action universitaire, c'est notre rôle de forger l'étudiant et de nourrir sa passion en lui permettant d'apprendre à penser et à s'adapter, quelle que soit sa discipline.

L'Université de Sherbrooke a un vécu qui tranche avec la conception classique qui laissait à l'étudiante ou à l'étudiant l'entière responsabilité de son apprentissage. Ainsi, dès 1966, notre institution devient la première université francophone au pays à adopter le régime d'enseignement coopératif, qui intègre graduellement les étudiantes et étudiants aux milieux de pratique par l'alternance de sessions d'études et de stages rémunérés.

Au tournant des années 70, l'Université de Sherbrooke commet une autre audace en s'associant aux collèges d'enseignement général et professionnel nouvellement créés, les cégeps, pour offrir en cours d'emploi une formation pédagogique certifiée au niveau collégial. Ce partenariat appelé Performa (Perfectionnement et formation des maîtres) est devenu, au fil des ans, un programme, puis un ensemble de programmes et finalement un réseau couvrant la quasi-totalité des institutions d'enseignement collégial au Québec.

Dès 1978, notre Faculté de médecine se dote d'un service de pédagogie en sciences de la santé, puis, en 1987, elle devient la première francophone au pays à révolutionner la pédagogie médicale en développant l'autonomie et l'humanisme des futurs médecins grâce à l'apprentissage par problèmes qui les implique très activement dans leur formation.

En 1991, l'Université de Sherbrooke émet un signal institutionnel explicite en lançant le concours du Fonds d'aide à l'innovation pédagogique qui encourage la réalisation de projets visant à améliorer la qualité de la formation au moyen de l'innovation et de l'expérimentation dans différents champs du grand domaine de la pédagogie universitaire. Cette formule très populaire auprès de l'ensemble des facultés a déjà suscité ou appuyé près de 250 projets de toute nature, de l'évaluation du modèle d'encadrement clinique des stagiaires en sciences infirmières au développement d'un mode pédagogique adapté à la réalité de l'Université d'été en droit transnational, en passant par l'éthique appliquée en ligne à la Faculté de théologie, d'éthique et de philosophie, ou la mise au point d'un modèle informatique simulant la gestion d'un bassin versant à diverses fins économiques et sociales à la Faculté des sciences.

En 1994, notre Faculté d'éducation, qui s'investit dans des projets internationaux de formation professionnelle, inaugure une école d'été internationale en pédagogie universitaire.

La même année, l'Université démarre le Bureau d'appui aux programmes qui sera fusionné trois ans plus tard avec l'ancien Service de l'audiovisuel et quelques ressources du Service de l'informatique, pour former le nouveau Service de soutien à l'enseignement. Le mariage des gens d'audiovisuel, d'informatique et de pédagogie a permis de prendre le virage des TIC en gardant le cap sur leurs aspects humains et pédagogiques plutôt que sur leurs caractéristiques purement techniques ou informatiques.

Entre temps, une réflexion en profondeur conduit la Faculté de génie à réinventer son programme de premier cycle en génie mécanique avec une approche par compétences dès 1996.

Revenant à notre Faculté d'éducation, elle a inauguré l'an dernier le diplôme de 3e cycle en pédagogie universitaire, le premier programme du genre au monde francophone, avec une passerelle pour le doctorat en éducation. La pédagogie de l'enseignement supérieur y est devenue un créneau de recherche substantiel et un domaine d'activité privilégié auquel se consacre une équipe de professeurs. Au cours des dix dernières années, la Faculté d'éducation a accumulé à elle seule plus de 50 projets d'innovations pédagogiques.

Un autre point tournant survient en 1998, pendant la crise du financement du réseau universitaire québécois, lorsque l'Université de Sherbrooke insuffle aux facultés une bouffée d'air frais en instituant le programme des grandes innovations pédagogiques. Le nouveau soutien d'un million de dollars par année pendant trois ans a donné lieu à 19 projets de grande envergure comme le Bilan du siècle en histoire, le baccalauréat interdisciplinaire en droit et biotechnologie, la réforme de la maîtrise en fiscalité, l'insertion professionnelle des enseignantes et enseignants de la formation professionnelle au secondaire, ou encore les baccalauréats en génie électrique et génie informatique développés dans une approche pédagogique innovatrice d'apprentissage par projets.

Nous venons d'amorcer la phase II des grandes innovations en lançant deux nouveaux concours qui concernent tant l'enseignement que la formation à la recherche. L'un favorisera un meilleur encadrement et une réduction de la durée des études aux 2e et 3e cycles, profil recherche. L'autre vise notamment à enrichir les programmes d'études existants, aux trois cycles, pour élargir la formation et fournir les conditions optimales de succès aux étudiantes et étudiants.

En appui à toute cette effervescence qui se vit dans les facultés, le Service de soutien à l'enseignement (SSE) joue un rôle de plaque tournante, de « réseauteur », d'entremetteur, de multiplicateur. Il met l'accent sur l'apprentissage plutôt que sur l'enseignement, dont l'efficacité passe d'abord par une compréhension de ce qui se produit chez la personne qui apprend et par un appui à ce processus d'apprentissage. Le SSE favorise aussi une approche-programme, évitant une vision « cours par cours », au profit d'une vision « parcours », c'est-à-dire une trajectoire de développement par compétences. Un programme n'est donc pas qu'un cumul d'activités distinctes, mais un système où les parties prennent leur sens dans le tout, un processus qui suppose l'action d'une véritable équipe de formation.

Ainsi, avec l'appui de la direction de l'Université de Sherbrooke, une multitude d'initiatives professorales ont créé une incontestable culture d'innovation pédagogique et ont préparé le terrain pour la mise sur pied imminente d'un institut de recherche et développement en pédagogie universitaire. Constitué dans une perspective de valorisation de l'enseignement et regroupant des professeures et professeurs compétents à la fois dans leur discipline et la pédagogie de leur discipline, cet institut constituera un creuset pour le renouvellement des outils et la mise au point de nouvelles approches à partir du terrain et à retourner au terrain.

Pourquoi faut-il tant innover? Pour rétablir sans cesse le lien entre la théorie et la pratique, pour que ce qui s'enseigne à l'université corresponde à ce qui est vécu et l'enrichisse dans les différentes pratiques professionnelles ou domaines de recherche. Le monde évolue de plus en plus rapidement, les jeunes changent, les besoins et la vision de la société se déplacent, et nous sommes partie prenante de cette mouvance en associant label de qualité avec garantie de pertinence. Les professionnelles et professionnels ainsi que les chercheuses et chercheurs que nous formons devront à leur tour être à l'affût des meilleures conditions à créer pour bien faire leur travail, comprendre les besoins et adapter leur intervention aux changements.

En étant une université complète de taille humaine et d'envergure internationale, enracinée hors des grands centres urbains, notre développement est lié à notre capacité de renouvellement, à notre mentalité d'entrepreneur qui se traduit dans la flexibilité inhérente à nos structures. Au bout du compte, le fait que la direction de l'Université et des facultés soient toujours en faveur de l'innovation provoque chez notre personnel une audace collective appuyée par des moyens appropriés.

Vous le savez, il y a plusieurs bonnes méthodes. Leur pertinence et leur succès dépendent de la discipline, des ressources, du contexte et de l'adhésion des gens concernés. En somme, c'est le rôle de la direction de créer des conditions gagnantes au service de l'apprentissage. Cet engagement institutionnel nécessite des messages clairs :

  • Pour que les différentes approches soient des modèles de pédagogie appropriés à la variété des situations;
  • Pour que les membres du corps professoral soient eux-mêmes des modèles comme personnes enseignantes auprès des personnes qu'elles forment.

Il faut se projeter dans le futur pour inventer l'intervention qui va épanouir l'étudiante et étudiant en développant tout son potentiel dans un contexte mondial marqué par la civilisation du savoir.

À toutes et à tous, je souhaite un séjour des plus agréables à l'Université de Sherbrooke et dans notre belle région de l'Estrie. Que ce congrès soit pour vous source d'inspiration et point de départ de nouvelles audaces!