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L’environnement d’apprentissage personnel : l’avenir de la formation?

Les logiciels accessibles au grand public s’intègrent progressivement à la vie personnelle et professionnelle des apprenants et peuvent contribuer à leur formation tout au long de la vie. Ces outils se développent à un rythme dépassant bien souvent la capacité des universités à suivre la cadence. Pour des étudiants souhaitant gérer eux-mêmes leurs propres apprentissages émerge l’idée d’un environnement d’apprentissage personnel ou EAP (personal learning environment ou PLE en anglais), qui combine l’utilisation d’outils et de processus facilitant l’atteinte d’objectifs d’apprentissage.

Le présent article explore en quoi l’EAP peut être une solution complémentaire aux ENA (environnements numériques d’apprentissage) institutionnels et comment il peut se développer par l’agrégation de différents services, et il présente quelques exemples d’utilisation, en plus d’examiner son impact sur l’enseignement.

Une demande appelée à croître

Certains étudiants friands des technologies s’attendent à pouvoir exploiter les outils qui leur sont déjà familiers dans le contexte de leurs cours, et non seulement ceux qui sont officiellement sanctionnés par l’institution (Moodle et Via, par exemple).

Pensons à la multitude de logiciels permettant…

À ces logiciels s’ajoute une multitude de contenus ouverts, mis en ligne par des universités d’envergure telles que le MIT et Harvard ou par des entreprises spécialisées (par exemple Khan Academy, TED-Ed). Accessibles gratuitement via Internet, ces outils et ces contenus ne sont pas sous la gouverne des enseignants, des services de soutien à la formation ni des services informatiques facultaires. Ceux-ci contribuent, dans l’esprit du mouvement du logiciel libre, à démocratiser l’éducation.

À ces étudiants technophiles s’ajoutent des professionnels en emploi, intéressés à bonifier un bagage de connaissances acquises. Ces apprenants recherchent une flexibilité maximale afin de suivre leurs cours au moment qui leur convient, à partir des outils qu’ils utilisent au quotidien. Le développement de la formation à distance (FAD) dans les universités est une réponse possible à ce besoin. Cependant, la FAD traditionnelle présente généralement une séquence linéaire d’activités à compléter, se limitant le plus souvent à l’utilisation des plateformes institutionnelles.

La multiplication des appareils mobiles personnels, notamment les téléphones intelligents et les tablettes, facilite l’accès aux populaires médias sociaux (Facebook, Twitter, Google+, Pinterest, etc.) ainsi qu’à d’autres outils facilitant les échanges, le partage de ressources ainsi que le travail collaboratif, autant dans un contexte de formation en présentiel qu’en ligne. Gérer cette complexité devient de plus en plus difficile, surtout dans un contexte de ressources de soutien limitées dans les universités [voir notre définition de l’expression BYOD]. 

Qu’est-ce qu’un EAP?

Dans sa forme la plus simple, l’EAP se présente comme un système qui encourage l’étudiante ou l’étudiant à prendre le contrôle et à gérer son propre apprentissage. Ce système va donc l’appuyer dans la définition d’objectifs d’apprentissage par la gestion des contenus et des processus la soutenant, ainsi que les communications avec autrui tout au long de sa démarche (définition Wikipedia).

L’étudiant se définit des objectifs en lien avec ses intérêts, l’état des connaissances dans son champ d’expertise, les exigences de son association professionnelle, les attentes de son milieu de travail, etc., puis choisit l’environnement technologique qui pourra mieux le servir dans ses apprentissages :

«A PLE is characterized by the freeform use of a set of lightweight services and tools that belong to and are controlled by individual learners. Rather than integrating different services into a centralized system, the idea is to provide the learner with a myriad of services and hand over control to her to select and use the services the way she deems fit. A PLE driven approach does not only provide personal spaces, which belong to and are controlled by the user, but also requires a social context by offering means to connect with other personal spaces for effective knowledge sharing and collaborative knolwedge (sic) creation.»
(Chatti, 2007)

En pratique, l’étudiante ou l’étudiant va se construire des espaces collaboratifs (pour partager des documents, discuter avec ses pairs dans des forums ou des réseaux professionnels tels que LinkedIn ou Google+, etc.) ainsi que créer, modifier et partager du matériel produit dans le cadre de ses activités pédagogiques.

Voici un exemple de l’EAP d’un étudiant, présenté sous forme de schéma simplifié :

Illustration : Esteve, 2008

Dans cet exemple, l’étudiant utilise, pour les besoins de sa formation, différents outils lui permettant :

  • de générer du matériel : par la recherche (Twitter, fils RSS, YouTube, Wikipedia), par la gestion d’un blogue (publication d’articles sur son site web personnel);
  • de discuter avec ses pairs : utilisation de différents outils de communication et médias sociaux (Facebook, Twitter) et outils collaboratifs (Wikipedia et Google Docs pour l’édition collaborative, Ning et LinkedIn pour les échanges à même des communautés virtuelles de pratique);
  • de partager ses productions et d’effectuer un retour réflexif permettant de démontrer ses apprentissages : portfolio électronique et blogue (site web personnel), dépôt de travaux (Moodle).

Il peut y avoir autant d’exemples différents d’EAP qu’il y a d’étudiants suivant une même activité pédagogique. Inversement, un même EAP peut servir à plusieurs activités dans différents contextes d’apprentissage (formation initiale, formation continue, recherche, etc.). Pour d’autres exemples d’étudiants ayant expérimenté l’utilisation d’EAP, visitez le wiki d’Edtech Post, blogue de Scott Leslie.

Exemples d’utilisation d’un EAP

Pour mieux faire connaître le concept d’EAP dans la pratique enseignante, le spécialiste en technologies éducatives Stephen Downes a animé en 2010, avec ses collègues George Siemens et Dave Cormier, un cours d’introduction de type MOOC (massive open online course) qui s’intitule PLENK2010 (Personal Learning Environments and Knowledge Networks Online Course) où les apprenants étaient encouragés à créer leur propre EAP. Les ressources de ce cours sont disponibles sur le site PLENK2010.

La nature décentralisée des MOOC se prête particulièrement bien à l’utilisation d’un EAP soutenant l’apprentissage, au-delà des outils offerts aux apprenants par les formateurs. Kop et Fournier ont rapporté les résultats de différentes expériences liées au projet PLENK2010. Elles expliquent que la formation en réseau – où l’encadrement fourni par les enseignants est minimal – exige un niveau d’autonomie élevé de la part des apprenants. Ces derniers doivent définir et organiser leur travail et développer les habiletés nécessaires afin de maîtriser les outils technologiques qui permettent les communications et collaborations nécessaires à l’atteinte des objectifs visés.

Des universités d’envergure ont encouragé l’utilisation d’EAP par la bande (MITx et HarvardX, réunis sous la banière edX, notamment). Ces grandes universités américaines, qui partagent ouvertement leur matériel en ligne et encouragent sa réutilisation, offrent un accès à certains logiciels, mais n’imposent pas une façon d’atteindre les objectifs visés. On y retrouve bien des portfolios électroniques et des forums de discussion, mais les étudiants demeurent libres d’inclure à leurs «coffres d’outils» d’autres ressources ouvertes.

À l’Université de Sherbrooke, certains programmes commencent à encourager l’exploration d’outils Web 2.0, et conséquemment leur utilisation par les étudiantes et étudiants dans le cadre des activités pédagogiques. C’est le cas notamment de la Faculté d’éducation et de son programme de maîtrise en enseignement au secondaire offert en ligne, plus particulièrement dans son volet d’intégration des TIC. Il y est question d’utilisation de Moodle mais aussi d’outils Web 2.0 pertinents dans des projets d’innovation pédagogique. Ce clin d’œil aux EAP en complément à l’ENA institutionnel apparaît comme une évolution de l’utilisation des TIC en apprentissage. Les plateformes offertes et soutenues par l’institution y sont utilisées de concert avec des outils accessibles à tous sur le Web.

Qu’est-ce que l’EAP change à l’enseignement?

Alors que l’étudiant est encouragé à apprendre de façon plus autonome en se construisant un EAP, l’enseignant aide l’étudiant à définir les tâches à réaliser et l’accompagne dans son cheminement. Dans un article qui s’intitule The Role of the Educator, Stephen Downes (2010) affirme que l’enseignant doit essentiellement chercher à être un modèle et un habile démonstrateur auprès de l’étudiant. Il peut donc être appelé à jouer une variété de rôles, selon le contexte de la formation, tout en laissant aux étudiantes et étudiants la liberté de choisir les outils spécifiques visant à accomplir des tâches qui mèneront aux apprentissages souhaités.

Dans une revue de littérature présentée à la conférence PLE2011, Shaikh a identifié cinq catégories de compétences auxquelles un enseignant fait appel lorsqu’il aide un étudiant à choisir les outils à inclure dans un EAP type : planification et design, enseignement et apprentissage, communication et interaction, gestion, utilisation des technologies. Compte tenu de la grande variété des outils et appareils disponibles, il n’est pas réaliste pour les enseignants de tous les connaître, ni de tous les maîtriser. Toutefois, être familier avec les outils Web 2.0, leur fonctionnement général et leurs avantages et limites sont de bons points de départ. Le dossier Intégration des outils du Web 2.0 dans les pratiques d’enseignement publié par l’Université de Montréal constitue une excellente introduction au sujet, ainsi que le minidossier sur Les médias sociaux et l’enseignement du Service de soutien à la formation de l'Université de Sherbrooke.

Personnaliser l’apprentissage

Outre les besoins exprimés par des apprenants de plus en plus familiers avec les technologies, le concept d’EAP émerge également des besoins liés à l’exploration et à la réutilisation de matériel existant, au travail collaboratif et aux communications pédagogiques qui ne surviennent pas toujours dans un cadre institutionnel.

L’EAP peut être considéré comme une approche novatrice encourageant l’utilisation de différentes technologies et leur appropriation en soutien à l’apprentissage. Les étudiantes et étudiants y apprennent à se responsabiliser face à leurs apprentissages, à développer leur jugement, leur pensée critique, etc.

Dans un contexte où l’autonomie est encouragée chez l’étudiant, les enseignants voient leur rôle évoluer vers l’accompagnement de ces derniers dans leurs apprentissages. Ce peut être l’occasion de découvrir les possibilités offertes par des outils autres que ceux déjà connus. Enfin, il s’agit possiblement d’un des germes d’un important mouvement de personnalisation de l’apprentissage et des transformations de l’enseignement correspondantes.

Sources

Chatti, Mohamed Amine, «Personal Environments Loosely Joined», Mohamed Amine Chatti’s Ongoing Research on Knowledge and Learning, 2 janvier 2007.

Downes, Stephen, «The Role of the Educator», Stephen’s Web, 6 décembre 2010 [paru simultanément dans le Huffington Post].

Esteve, Francesc, «My Personal Learning Environment PLE», [graphique], Flickr, 18 novembre 2008, sous licence Creative Commons (Attribution-NonCommercial-ShareAlike 2.0 Generic).

Kop, Rita, «Research publications on Massive Open Online Courses and Personal Learning Environments», ritakop.blogspot.ca, 5 janvier 2012.

Kop, Rita, «The Challenges to Connectivist Learning on Open Online Networks: Learning Experiences during a Massive Open Online Course», International Review of Research in Open and Distance Learning, vol. 12, no 3, mars 2011.

Shaikh, Zaffar Ahmed and Khoja, Shakeel Ahmed, «Role of Teacher in Personal Learning Environments», Proceedings of the The PLE Conference 2011, 10th-12th July 2011, Southampton, UK.