Luc Gaudreau

Entre la levure et l'humain

Luc Gaudreau jette son dévolu sur tout ce qui bouge.  Des bactéries de son laboratoire à ses chiens dans la forêt, le biologiste ne pose qu’une condition à ses passions : être du règne du vivant. 

 par Sophie Payeur

« Mon père était enseignant en biologie et moi, tout ce qui m’intéressait, c’était la nature. »   Après un passage de quatre ans à l’Université Harvard, le biologiste décide de s’installer à Sherbrooke.  Depuis 1998, Luc Gaudreau supervise des travaux qui promettent de retentir dans plusieurs secteurs des sciences de la vie.  Chez lui, il a fondé une véritable communauté de chiens nordiques.  Ceux-ci n’attendent que l’hiver pour parcourir le Québec avec leur maître impatient de les retrouver. 

À seulement 37 ans, Luc Gaudreau est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les mécanismes de transcription génique et assure la direction du Centre de recherche sur les mécanismes du fonctionnement cellulaire de l’Université de Sherbrooke.  Des termes un peu énigmatiques qu’il résume en quelques mots.  « Je m’intéresse aux façons dont le bagage génétique se transmet ou s’exprime dans un organisme.  Comment les gènes s’expriment-ils?  Quelle est l’étendue de leur expression et par quels chemins surviennent les erreurs ?  Mes projets portent sur ces questions. »

Son équipe a mis en lumière un important mécanisme d’action du gène BRCA1, un gène suppresseur de tumeurs qui protège du cancer du sein et des ovaires.  On trouve des mutations de ce gène dans 45% des cas de cancer du sein d’origine héréditaire.  Au cours des derniers mois, l’équipe de Gaudreau a démontré que la protéine codée par BRCA1 peut agir directement sur la machinerie moléculaire responsable de la transcription génique, un groupe d’une soixantaine de protéines.  Or, cette découverte diffère considérablement des mécanismes classiques de transcription observés  jusqu’ici.  « Cette percée ouvre une fenêtre par laquelle les chercheurs ne regardaient pas auparavant.  Non seulement ce mécanisme peut être une cible thérapeutique intéressante, mais il peut aussi nous aider à mieux comprendre le cancer du sein ainsi que d’autres maladies. »  Ces résultats ont récemment été publiés dans la revue Molecular and Cellular Biology, une des plus citées dans le domaine.

À ce chapitre, Luc Gaudreau assure qu’il n’éprouve aucune réticence à parler de ses travaux, publiés ou pas.  Une attitude plutôt rare dans ce monde où les chercheurs sont contraints de protéger la confidentialité de leurs données jusqu’à publication.  Les revues scientifiques s’assurent ainsi l’exclusivité et les auteurs conservent la brevetabilité des résultats.  « J’ai horreur de ça, clame-t-il.  Cette attitude protectionniste n’a pas sa place en science.  Le travail des scientifiques est de produire et de partager un savoir pour permettre à ceux qui en ont besoin de s’en servir.   En lieu et place de cela, les compagnies pharmaceutiques, les industriels et quelques individus se remplissent les poches. C’est contre la nature même de la science.»

Avec son collègue Ryszard Brzezinski, Luc Gaudreau étudie aussi le rôle des gènes via la tuberculose, une maladie dont on ne parle pas assez selon lui.  « Le tiers de la planète est porteur du bacille de la tuberculose.  C’est plus que les porteurs du virus du sida! »  Le projet qu’il mène consiste à dénicher des gènes régulateurs de la transcription génique du bacille, des gènes qui affectent à leur tour un groupe de gènes impliqués dans la maladie.

Plusieurs de ses travaux portent sur d’autres problèmes concrets, mais il tente également de percer les mécanismes fondamentaux de la transcription génique.  La levure Saccharomyces cerevisiae, couramment utilisée dans la fabrication de la bière et du pain, donne un sérieux coup de pouce au chercheur.  « De nombreuses protéines de cette levure ont des équivalents chez l’humain et la majeure partie des mécanismes cellulaires propres à notre organisme ont été découverts grâce à elle.  C’est un outil fantastique ! »

Un outil vieux comme le monde qui coûte bien peu en comparaison des méthodes et des appareillages issus des développements technologiques.  « La recherche coûte très cher et de plus en plus cher.  Aujourd’hui, presque tout est brevetable, y compris la vie, et les dépenses s’amplifient avec le paiement des redevances.  Je pense que les scientifiques se cannibalisent : la recherche coûte cher, mais c’est parce que les industries et les scientifiques contribuent à faire monter les enchères.  »

Accro à son travail, Luc Gaudreau l’est tout autant à son traîneau à chiens.  Tel la fourmi ayant travaillé tout l’été, le chercheur prend ses vacances l’hiver.  Avec ses neuf chiens malamutes et huskies, il tire le meilleur de la saison froide agrippé à son traîneau.  En compagnie d’un ami, il prépare une expédition de trois semaines en février : à partir de Natashquan, les deux aventuriers parcoureront 800 kilomètres.  Un projet qui exige plusieurs heures d’entraînement, compte tenu notamment qu’il faut prévoir des charges de plus de 200 kilos.  « Mon rêve est de traverser le Labrador.  J’effectuerais une levée de fonds destinée à la recherche sur le cancer. »  En attendant, le chercheur ne perd pas de temps.  Il profite souvent de la nuit pour s’élancer en forêt avec ses chiens.

Janvier 2005