Liaison, le journal de l'Université de Sherbrooke, 21 mars 2002
L’Université perd l’un de ses plus illustres diplômés
SOPHIE VINCENT
Plusieurs membres de notre communauté universitaire ont eu une pensée spéciale pour le grand peintre Jean-Paul Riopelle en entendant à la radio l’annonce de sa mort, survenue le 12 mars. L’histoire qui lie l’artiste et l’Université est riche en anecdotes, à débuter par le doctorat d’honneur qu’on lui a remis en 1977 et qui a fait de lui l’un des plus illustres diplômés de notre institution.
Jean de Margerie, professeur retraité de la Faculté de médecine, grand amateur d’arts visuels en général et de l’oeuvre de Riopelle en particulier, est l’une de ces personnes qui ont été particulièrement émues par l’annonce du décès du peintre. Les hommages rendus à l’artiste dans les médias ont été l’occasion pour lui de retrouver de précieux souvenirs. En 1977, alors qu’il était vice-doyen à la recherche, c’est lui qui avait piloté la suggestion d’attribuer un doctorat honoris causa à Riopelle. Jean de Margerie raconte comment il a finalement rencontré l’artiste, auquel il vouait une grande admiration, dans des circonstances pour le moins étonnantes : "La suggestion de lui remettre un doctorat d’honneur ayant été approuvée par les instances supérieures, j’espérais fort pouvoir rencontrer l’artiste à la collation des grades. Mais voilà que les autorités ont décidé que ce serait la Faculté des arts et des lettres qui ferait l’éloge de l’artiste et serait l’hôtesse de celui-ci. Entre-temps, je fus invité à participer à Paris à des réunions France-Québec relatives au secteur de la santé. Déçu de ne pouvoir rencontrer Riopelle à Sherbrooke, j’ai décidé de me rendre à Paris. À la fin d’une des réunions, j’entre à la Galerie Jean Fournier, qui représente Riopelle à Paris. Jean Fournier m’apprend qu’il a déjeuné la veille avec Riopelle. Sachant que Riopelle est censé être au Québec pour la collation des grades du lendemain, je remets en doute cette assertion. Fournier me répond qu’effectivement Riopelle doit recevoir un honneur rue Sherbrooke à Montréal, mais qu’étant grippé, il s’y fait représenter par son amie Madeleine Arbour. Je corrige la méprise quant au lieu et à l’honneur fait à Riopelle. Fournier m’offre aimablement de relancer Riopelle pour explorer la possibilité d’une rencontre. Et c’est ainsi que pendant que Riopelle recevait in absencia son doctorat honorifique à Sherbrooke, je prenais un bock de bière (ou deux, ou trois!) avec Riopelle et Jean Fournier à la brasserie Le Dôme dans le Montparnasse. Le hasard fait quant même bien les choses!", raconte-t-il avec fierté.
L’Université possède plusieurs œuvres de Riopelle
Grâce à quelques dons importants, la collection d’oeuvres d’art de l’Université contient 15 oeuvres de Riopelle, dont celle de très grande valeur qui est exposée à la salle du conseil de l’Université.
Cette oeuvre, qui s’intitule Piroche, est un immense quadriptyque qui fait 18 pieds de longueur sur plus de 6 pieds de hauteur. "C’est de loin l’oeuvre qui a la plus grande valeur dans la collection de l’Université", explique Johanne Brouillette, historienne de l’art et responsable de la Galerie d’art de l’Université. "C’est une oeuvre très importante dans la carrière de Riopelle. C’est ce qu’on appelle une oeuvre charnière, puisqu’elle marque la fin d’une période et en annonce une nouvelle. Peinte en 1976, cette oeuvre constitue sa dernière toile non figurative. Après Piroche, Riopelle a commencé à introduire des éléments figuratifs de la nature. On remarque aussi dans cette toile qu’il s’éloigne de la technique du all-over, qui consiste à couvrir la totalité de la toile de couleurs vives. Les couleurs de Piroche sont limitées au milieu de la toile", analyse Johanne Brouillet. Elle ajoute également qu’il s’agit d’une des rares toiles de Riopelle produites en séquences, ce qui ajoute à son originalité et à sa valeur.
"La toile Piroche a été peinte à l’Estérel, dans les Laurentides, alors que l’artiste était encore en bonne forme physique et au sommet de sa créativité et de sa productivité", précise Jean de Margerie. "C’est un tableau magistral de très grande beauté. Les blancs dominent largement; de l’aveu même de l’artiste, l’inspiration pour cette toile vint de la nature québécoise, de ses vastes étendues enneigées et de ses congères, même s’il s’agit d’un tableau d’art abstrait. Environ deux ans plus tard, Riopelle cessera, pour raisons de santé, de peindre d’aussi grandes toiles, car celles-ci nécessitent pour leur réalisation une trop grande dépense d’énergie", raconte le professeur à la retraite, qui a côtoyé l’artiste à plusieurs occasions.
Cette toile est entrée dans la collection d’oeuvres d’art de l’Université en 1976, grâce à un don d’un groupe de radiologistes de l’hôpital Sainte-Justine de Montréal, représenté par le médecin Champlain Charest, collectionneur et mécène, grand ami de Riopelle.
Gérée par le Bureau des archives, la collection d’oeuvres d’art de l’Université compte environ 1200 oeuvres, presque exclusivement de style contemporain. Elle contient surtout des oeuvres d’artistes québécois, dont Alfred Pellan, Marcelle Ferron, Marcel Barbeau, Jordi Bonet, David Sorensen, Armand Vaillancourt, Yves Gaucher et Marc-Aurèle Suzor-Côté. La presque totalité de ces oeuvres a été acquise grâce à des dons.
![]() Jean-Paul Riopelle, Piroche, 1976, huile sur toile, 203,2 x 548,6 cm. |
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