L'analyse des pratiques professionnelles et leur rôle dans les processus de professionnalisation

Les séminaires ou sessions d’analyse des pratiques professionnelles semblent aujourd’hui faire partie intégrante des formations professionnelles (Marcel et al., 2002), que ceux-ci se déroulent dans le cadre de dispositifs de formation post-secondaire ou dans le cadre de formations continues en situation de travail, au sein des entreprises (Blanchard-Laville et Fablet, 1999). Ces séminaires ne concernent pas seulement les formations aux métiers relationnels (Le Guen, 2002) mais touchent aussi tous les métiers engagés dans des processus de professionnalisation (Wittorski, 2002). Différents facteurs expliquent cet engouement pour la construction et la mise en œuvre de tels séminaires. Nous pouvons au moins en identifier trois. 

Le premier d’entre eux s’inscrit dans le projet de lire et de comprendre l’activité professionnelle. Soutenue par les travaux en psychologie du travail et plus particulièrement nourrie de l’approche ergonomique (Leplat, 1997), l’ambition de saisir l’activité professionnelle à partir de l’analyse des dires sur la pratique (Vanhulle, Baslev et Buysse, 2010) et de l’observation de cette même pratique (Maubant et al., 2005), vise deux finalités : celle de pouvoir construire un dispositif de formation pensé au plus près des situations de travail. Celle aussi de pouvoir évaluer la maîtrise des compétences du praticien, dans ce qu’il sait faire mais aussi dans ce qu’il pourrait modifier pour accéder à une plus grande efficacité dans l’action. Cette finalité d’évaluation participe de la mise en place quasi généralisée d’une approche par compétences des activités professionnelles (Crahay, 2006) dans l’ensemble des professions où l’évolution technologique et les transformations rapides des contextes de travail requièrent une adaptation récurrente de la main d’œuvre tant sur le plan des postes de travail que sur celui de l’organisation individuelle et collective de l’activité.

Le second facteur pouvant expliquer cet intérêt pour les séminaires d’analyse des pratiques professionnelles tient à l’importance que prend aujourd’hui la formation continue dans les entreprises. Les représentants des partenaires sociaux, qu’il s’agisse de la partie patronale ou syndicale, s’accordent à considérer le rôle éminemment central de la formation professionnelle continue aux côtés d’une formation initiale qui poursuit son virage professionnalisant (Tardif, Lessard et Gauthier, 1998). La prise en compte de la formation continue cherche à accompagner les processus d’insertion et de développement professionnel (Portelance et al., 2008). En affirmant ce postulat, les organismes de formation, comme leurs commanditaires, qu’ils soient du domaine public ou du domaine privé, reconnaissent la valeur ajoutée d’une formation professionalisante qui inscrit le processus d’apprentissage professionnel dans différentes temporalités (Roger, 2010) d’une part et dans le recours à des situations formatives variées où différents porteurs de savoirs accompagnent le novice vers la construction de sa professionnalité (Couturier, 2000). Dès lors, ce qui semble essentiel ici c’est de penser à des dispositifs didactico-pédagogiques, comme les séminaires d’analyse des pratiques, permettant de soutenir le processus de professionnalisation défini principalement dans et par les situations d’apprentissage professionnel.

Enfin, dernier facteur pouvant expliquer la mise en œuvre de ces séminaires, c’est l’impact des théories de l’action sur des modèles de formation professionnelle empruntant pour beaucoup à l’ingénierie de formation (Baudouin et Freidrich, 2001), en particulier celles qui s’appuient sur l’une des théories de la réflexivité défendue notamment dans les travaux de Schön (1994). Rappelons que la réflexivité n’est pas une simple démarche de retour de la pensée sur elle-même, mais qu’elle vise la construction de nouveaux savoirs, en particulier dans un effort de conceptualisation entre d’une part des savoirs issus de l’expérience du sujet et des savoirs référentiels empruntant à différentes situations formatives. Or, sommes-nous certains que ces séminaires d’analyse des pratiques convoquant les travaux de Schön s’inscrivent dans cette perspective de construction de nouveaux savoirs professionnels ?

Comment mobiliser les différents intervenants impliqués dans les dispositifs de formation professionnelle pour accompagner au travers de différentes temporalités et de différentes situations le praticien novice ?

Enfin, comment penser et situer de tels séminaires au sein d’un processus professionnalisant visant à construire des situations d’apprentissage professionnel ?

En rappelant ces trois facteurs pouvant expliquer l’intérêt des chercheurs comme l’engouement des praticiens pour les théories, modèles et démarches d’analyse des pratiques professionnelles, nous avons souhaité interpeller les différents centres et équipes travaillant sur l’analyse des pratiques professionnelles. En mobilisant les collectifs de chercheurs des deux universités de Sherbrooke et de Montpellier 3, nous avions l’ambition de présenter et de valoriser les expertises croisées et complémentaires de ces différentes équipes, tant sur le plan de leurs fondements épistémologiques que sur le plan de leurs cadres théoriques et méthodologiques.

Dans cette perspective, ce colloque poursuivait les objectifs suivants :

1.Identifier les différents contextes de travail et de formation recourant à des théories et démarches d’analyse des pratiques professionnelles. Dans quels types d’organismes ou d’établissements, préparant à quelles professions de telles démarches sont-elles utilisées ?  Dans quels contextes socio-économiques et culturels se sont-elles développées ? Pour répondre à quels besoins, demandes ou injonctions émanant de quels acteurs : professionnels, enseignants, formateurs, employeurs, décideurs politiques ? Influencées par quels courants pédagogiques, idéologiques, théoriques ?

2.Présenter par équipe les fondements épistémologiques, cadres théoriques et méthodologiques de l’analyse des pratiques professionnelles. En effet les chercheurs et les praticiens intéressés par l’analyse des pratiques professionnelles se réfèrent à diverses disciplines (psychologie clinique, sociale et/ou du travail, ergonomie, didactique professionnelle, philosophie, sciences de l’éducation et de la formation) et à divers courants et modèles à l’intérieur de ces disciplines. En quoi et comment la confrontation des fondements des travaux présentés par les différentes équipes peut-elle constituer un enrichissement mutuel et soulever de nouveaux questionnements ?

3.Mettre en évidence les questions, enjeux et limites de l’analyse des pratiques professionnelles. Celle-ci est parfois présentée comme la panacée, la solution miracle à toutes les difficultés que rencontrent les processus de construction ou de transformation identitaires et d’acquisition ou de développement des savoirs et des compétences constitutives des processus de professionnalisation, notamment dans les métiers de l’interaction humaine. Interroger leurs enjeux, leurs limites et leur relation à d’autres modalités de formation professionnalisante est donc utile afin d’éviter de s’illusionner à leur sujet.

4.Mettre en valeur le sens et la fonction de l’analyse des pratiques professionnelles dans un processus de professionnalisation. Ce qui suppose de réinterroger les formes, les modalités et les étapes de ce processus, en particulier les conditions dans lesquelles fonctionne l’alternance entre formation en centre ou en école et formation sur le terrain de la pratique professionnelle, entre apports de connaissances et construction de savoirs, savoir faire, compétences tirés de l’expérience. Le sens et la fonction de ces séminaires d’analyse des pratiques professionnelles sont aussi relatifs aux profils de ceux qui les animent, à la façon dont ils les conduisent et aux théories et modèles auxquels ils se réfèrent.

Les objectifs poursuivis et les questions posées étaient donc nombreux et ambitieux. Ce numéro de Pronesis se veut à la fois une trace des contributions et des échanges qui ont eu lieu à Sherbrooke en octobre 2010 mais aussi un jalon dans une réflexion à plus long terme sur les processus de professionnalisation dans les métiers de l’humain et une ouverture sur d’autres travaux en cours ou à venir que ce symposium a sans aucun doute contribué à susciter.

Les soumissions de contribution sont attendues jusqu'au 15 avril 2012.

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