Grâce au génie parasismique et bien au-delà

Selon Patrick Paultre, il faut outiller le peuple haïtien face au risque de séismes

Patrick Paultre dirige la Chaire de recherche du Canada en génie parasismique.
Patrick Paultre dirige la Chaire de recherche du Canada en génie parasismique.
Photo : Archives

8 mars 2011

Robin Renaud

Beaucoup a été dit et écrit à la suite du séisme qui a frappé Port-au-Prince l'an dernier, entraînant des centaines de milliers de personnes dans la mort. La catastrophe était-elle prévisible? Aurait-on pu agir pour éviter un bilan aussi meurtrier? Peut-on intervenir pour mieux faire face à une telle catastrophe, si elle se répète? Le professeur Patrick Paultre, spécialiste du génie parasismique, répond oui à ces trois questions. Selon lui, il est plus que probable que d'autres séismes surviennent en Haïti, puisque le pays est situé dans une zone de forte activité sismique. Il estime qu'il faut non seulement reconstruire des bâtiments publics répondant aux normes du génie parasismique, mais il est impératif d'éduquer les Haïtiens – même les plus pauvres – à différents niveaux.

Former des experts haïtiens

Le professeur Paultre a prononcé une conférence sur le sujet devant les membres de la Société canadienne de génie civil, le 25 février. L'expert a pu partager ses connaissances pointues du génie parasismique et expliquer au public comment les ingénieurs et architectes pouvaient mieux reconstruire les bâtiments publics. À cet égard, le professeur Paultre s'est rendu en Haïti à cinq reprises dans la dernière année. Il y a initié des projets pour collaborer à former des spécialistes du génie parasismique sur place.

Le professeur Paultre ajoute qu'il faut également que l'État haïtien se dote d'un meilleur système de contrôle des chantiers et surveille la compétence des professionnels qui œuvrent à la reconstruction. «Il est important, dit-il, que les Haïtiens soient partie prenante du processus de reconstruction et que les grands chantiers ne soient pas uniquement confiés aux organismes étrangers.»

Cela dit, ajoute-t-il, les édifices publics ne constituent qu'une infime partie des bâtiments. C'est pourquoi il faut aussi intervenir auprès de la très grande majorité de la population qui vit dans des constructions anarchiques, poursuit-il.

Éduquer, à tous les niveaux

«Pourquoi, croyez-vous, qu'un tremblement de terre de 6,3 sur l'échelle de Richter a fait très peu de victimes récemment en Nouvelle-Zélande, alors que celui d'Haïti a fait 300 000 morts?» Le professeur lance cette question rhétorique pour fournir quelques pistes d'explications historiques et culturelles sur l'ampleur de la catastrophe.

Il répond d'abord que les Néo-Zélandais sont davantage conscients des risques sismiques et qu'ils ont prévu leur développement urbain et leurs bâtiments en conséquence. L'État haïtien n'a pas été conscient des risques, même s'il était très documenté que l'île est traversée par trois failles sismiques majeures.

«Évidemment, il aurait été impensable de déplacer une capitale de trois millions d'habitants, explique-t-il. Cependant, on peut éduquer les gens sur la manière de se comporter en cas de tremblement de terre. Chez les populations habituées aux séismes – par exemple en Nouvelle-Zélande, au Chili ou au Mexique – les gens savent qu'ils doivent sortir et s'éloigner de leur maison. À Port-au-Prince, beaucoup de gens sont rentrés dans leur demeure après la première secousse, et c'est ainsi qu'ils ont été piégés dans les effondrements. Bref, la première tâche serait d'expliquer à toutes les franges de la population haïtienne comment réagir lors d'un séisme.»

Il ajoute par ailleurs que les zones d'activité sismique situées au nord de l'île pourraient générer des risques de tsunami, dans les heures suivant un éventuel séisme, et qu'il est primordial d'informer les populations concernées du comportement à adopter dans cette éventualité.

Des demeures modestes plus résistantes

Alors qu'on évoque souvent l'extrême pauvreté d'Haïti, ses quartiers densément peuplés et ses bidonvilles, on a peine à croire qu'il puisse être possible de prévenir l'effondrement des habitations. Patrick Paultre estime qu'il faut s'inspirer de certains peuples sud-américains qui, malgré des moyens modestes, parviennent à construire des maisons qui résistent aux effondrements.

«Près de 90 % de la population haïtienne vit dans des constructions dites anarchiques : qui n'ont pas été conçues par des spécialistes, dit le professeur. Cependant, des techniques peuvent être enseignées aux gens qui construisent eux-mêmes leurs maisons. L'une de ces techniques consiste à construire des murs porteurs en maçonnerie chaînée, avant de monter les poutres. Il existe de la documentation – principalement en espagnol – qui illustre ces méthodes. Des initiatives ont d'ailleurs été lancées pour traduire ces documents en créole et les rendre disponibles à la population.»

La reconstruction : l'affaire des Haïtiens

Natif d'Haïti, Patrick Paultre est retourné dans sa terre natale l'an dernier, pour la première fois en 36 ans. «Mes récents voyages là-bas m'ont permis de réaliser un certain nombre de choses et de développer une pensée qui va un peu à contre-courant du discours sur l'aide internationale. Certes, l'aide extérieure ponctuelle a été très bénéfique au lendemain de la catastrophe, mais il faut aussi que les Haïtiens eux-mêmes soient engagés dans la reconstruction et qu'on les rémunère pour y participer.»

Cette prémisse guide le professeur Paultre, très engagé dans des collaborations pour former des ingénieurs en calcul parasismique et en dynamique des structures. Ultimement, il souhaite l'émergence d'une expertise locale pour endiguer la dépendance envers l'aide extérieure.

«J'essaie d'apporter de l'aide dans l'optique de faire prendre conscience aux Haïtiens qu'ils peuvent faire cette reconstruction eux-mêmes et que, s'il y a amélioration des conditions de vie dans le pays, cela se fera uniquement grâce à la volonté des Haïtiens.»

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