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| Martine Pelletier, professeure au Département d’études religieuses de l'UdeS |
25 janvier 2010
Propos recueillis par Robin Renaud
La catastrophe qui ébranle Haïti a un fort retentissement médiatique, et l'empressement des médias à dépêcher des équipes sur place a été phénoménal. Si la couverture offerte par certains médias soulève des critiques, la professeure Martine Pelletier, du Département d’études religieuses, considère en revanche que l’impact des images nous arrivant d’Haïti trouve écho dans l’élan de solidarité exprimé chez nous. La professeure Pelletier s’intéresse aux enjeux éthiques et au rôle des médias.
USherbrooke/nouvelles : Que pensez-vous du rôle des médias face à une telle tragédie?
Martine Pelletier : Les médias sont partie prenante de nos modes de vie. Ils sont les yeux et les oreilles du public. Face à la tragédie qui frappe Haïti, ils manifestent un mouvement général de présence qui signale un message d’urgence internationale. Le médium, c’est le message, avait dit McLuhan, et ici nous pouvons concrètement voir se confirmer cet aphorisme. Car en cette ère de l’électronique, le traitement des informations qui concernent cet événement aurait pu être réalisé par des équipes restreintes de journalistes. Toutefois nous constatons la présence massive d’équipes élargies. C’est donc dire l’ampleur et l’importance de la situation.
US/n : Alors que l'action humanitaire peine à s'organiser, plusieurs ressentent un malaise à voir certains médias capitaliser sur les scènes troublantes qui se déroulent au quotidien; certains médias manquent-ils de balises éthiques?
M. Pelletier : Il y a des excès dans tout. Mais je crois qu’en général, les médias n’ont pas adopté la tendance au voyeurisme. Il faut bien saisir qu’il s’agit d’une catastrophe sans commune mesure. Du jamais «vu». Les situations doivent être semblables à celles des tragédies de la guerre que mon arrière-oncle gardait secrètement en lui. Mais aujourd’hui les caméras sont sur place et laissent voir à la face du monde la désolation d’un peuple historiquement affligé. Nous sommes à l’ère du visuel, et l’image est devenue, malheureusement, nécessaire à l’élan de solidarité. Car elle touche profondément à un point tel que même des gens qui sont à des milliers de kilomètres éprouvent un certain «traumatisme». Certains spécialistes suggèrent même de faire une «diète médiatique».
US/n : La couverture de cette catastrophe met aussi en lumière certains travers du direct, le besoin d'alimenter les chaînes en continu et la puissance des réseaux sociaux. La surabondance d'information parfois peu filtrée pose-t-elle problème?
M. Pelletier : La pression de l’information en continu est un facteur qui peut jouer sur la vigilance du traitement de tout événement. Dans le cas d’Haïti, la présence d’équipes élargies sur place permet sans doute de mieux filtrer les contenus, ou du moins d’obtenir plus d’un avis sur le choix des éléments à traiter. Les équipes de journalistes sont des hommes et des femmes qui ont un mandat précis de travail dans des conditions minimales techniques. Ces personnes sont touchées radicalement par ce qu’elles y vivent, et elles tendent le mieux possible à un traitement objectif des enjeux contextuels. Le choc visuel des corps mutilés et des bâtiments en ruine est maintenant élargi vers les effets familiaux, communautaires, politiques et spirituels. Comme les ondes du caillou dans l’eau, les informations traitées par les médias élargissent le spectre des connaissances à propos des gens d’Haïti.
US/n : La tragédie haïtienne a même amené les commentateurs médiatiques sur le terrain des questionnements spirituels. Certains commentateurs ont évoqué la thèse contestée de la malédiction et d'autres ont même questionné l'acharnement de Dieu envers Haïti. En ce sens, les médias reflètent-ils le profond malaise de l'humain devant l'inexplicable?
M. Pelletier : De l’extérieur de l’événement, l’inexplicable est scientifiquement expliqué, et la science est la principale référence en matière d’interprétation du phénomène. Pour le peuple haïtien, qui est plutôt animé par la foi, la foi au vaudou, au christianisme, à l’évangélisme, etc., madichon est un mot qui semble avoir fait «sens». Des personnes croient que la «malédiction» a frappé, encore une fois, pour punir certaines pratiques spirituelles… ou pour dénoncer le manque de foi… La question de la spiritualité est culturellement intégrée. Ce qui n’est pratiquement plus le cas chez nous. La spiritualité est une référence forte pour relire les événements qui se produisent en général et particulièrement en situation tragique. La spiritualité fait partie de l’espérance si caractérielle du peuple haïtien. Elle est sans doute un enjeu actuellement pour ses ixièmes relevailles. Il sera intéressant d’observer l’implication des divers mouvements religieux à la réorganisation des communautés haïtiennes. C’est dans la solidarité, à laquelle nous assistions, que l’inexplicable est le plus interrogeant…